14. Louis RAILLON (1922-2006) par Laurent GUTIERREZ

 

Extrait de l’article que je lui ai consacre dans le numero 145 des Etudes Sociales :

"Collaborateur précieux pour la rigueur de son travail, promoteur inlassable d’une réforme de l’Education nationale, fervent défenseur de l’éducation populaire, journaliste militant pour la cause pédagogique, Louis Raillon a consacré sa vie à la promotion de l’Education nouvelle en France...

Louis Raillon est ne le 10 juillet 1922. (...) Elève à l’école primaire Saint-Bruno de Grenoble, il prend des cours de latin avec le vicaire du Sacré Cœur et entre directement, l’année suivante, en 5ème, où il se lie d’amitié avec François La Brunardière, Jacques Magnan et surtout Claude Pison. Apprécié par ses professeurs de français qui l’encouragent dans ses premiers essais littéraires, il écrit ses premiers poèmes et collabore à la revue grenobloise « La jeune poésie » . Cette amitié qui le lie à ces trois garçons l’amène à fréquenter le musée de Grenoble où sont exposés les peintres contemporains mais aussi, et surtout, à faire sa première expérience au sein d’un mouvement de jeunesse.

L’éveil d’une conscience nouvelle

En 1936, Louis entre en classe de seconde. (...). Son expérience dans le cadre de la Jeunesse étudiante catholique (J.E.C.) eu une profonde influence sur lui. Ce mouvement encore nouveau et un peu mystérieux, à cette époque, sur Grenoble accompagna la fin de ses années de lycée (...). Louis dont la foi familiale constituait l’horizon spirituel unique, trouva matière dans cette expérience de la J.E.C., à repenser notamment, les questions sociales de son époque avec de nouveaux référents intellectuels. « Voir - Juger - Agir, telle était la méthode. (...). Fort de cette vie qui s’ouvre à lui sous des horizons qu’il sait désormais multiples, Louis envisage la fin de ses études avec sérieux et ambition avant d’être confronté, en l’espace de quelques mois, à deux épisodes tragiques qui vont remettre en cause tous ses projets d’avenir.

Un avenir incertain

Au mois de juillet 1938, Louis obtient la première année de son baccalauréat avant de suivre sa mère à La Mure où les Raillon ont l’habitude de passer leurs vacances. Adolescent, Louis préfère la Salette où son frère François séjourne durant l’été . Ce sanctuaire de missionnaires avait pour habitude, par ailleurs, d’accueillir des intellectuels catholiques qui venaient y passer leurs vacances comme le dramaturge Henri Ghéon ou Stanislas Fumet, le futur directeur de Temps Présent. Mais, après seulement quelques jours passés à la Salette, Louis, ayant contracté le B.K. , doit redescendre en urgence à Grenoble où il subit une néphrectomie. Cette ablation d’un rein et le long séjour en clinique qui s’en suit avec pour prescription un repos absolu le contraint à abandonner ses études. (...). Dès qu’il en a l’occasion, il remonte à la Salette, véritable lieu de prédilection propice au calme et à la méditation en attendant la reprise des études. Il profite de cette villégiature pour se plonger dans les ouvrages d’Emmanuel Mounier et surtout dans celui de Bergson Données immédiates de la conscience qu’il lira six fois pour s’en pénétrer. En 1940, Louis dont l’état de santé reste fragile séjourne, une nouvelle fois, à la Salette lorsqu’il fait la rencontre du père Gaston Courtois, fondateur du mouvement Cœurs Vaillants et directeur du journal du même nom. Accompagné d’un groupe de dirigeants venus avec lui de Lyon pour visiter le sanctuaire, le père Courtois qui a l’art de détecter chez les jeunes êtres en mal de recherche, leurs possibilités et leurs dons, suggère à Louis de s’inscrire dans une « boîte à bachot » de Grenoble afin de passer la seconde partie de son baccalauréat . Sympathisant avec ce garçon pendant son bref séjour, le père Gaston Courtois qui voit en lui, un futur responsable des Cœurs Vaillants (CV) lui propose de rejoindre son équipe à Lyon où il a installé, en zone libre, le siège de ce mouvement. Louis dont l’opération lui a permis d’échapper au Service de Travail Obligatoire, décide alors de s’engager aux côtés de ce prêtre qui lui confie, dès 1941, un poste d’instructeur.

Sa rencontre avec l’Education nouvelle

En 1942, Louis prépare une licence en Lettres classiques à la Faculté de Lyon où il suit les cours de Henri Marrou, Pierre Flacelière et André Mandouze . Dans le même temps, il participe aux célèbres stages de Chamarges (Drôme) animés par le commissaire des Eclaireurs de France, Pierre François. L’abbé Courtois le charge, d’autre part, de recueillir un florilège d’actions et d’idées enfantines à travers lequel il serait démontré que l’espoir d’une société meilleure passe par l’éducation de la jeunesse. Louis s’y emploie à plein temps et publie, dès 1943, Témoignages des enfants de notre temps qui lui vaut une certaine renommée . Parfaitement à l’aise aussi bien dans le milieu étudiant que dans celui des CV, il se fait de nouveaux amis avec qui il partage les mêmes interrogations sur l’avenir, en général, et sur l’importance de l’éducation des jeunes, en particulier. Ce fut d’ailleurs au contact des instructeurs et des dirigeants du mouvement CV qu’il entend pour la première fois les noms de Pierre Bovet, d’Edouard Claparède et de Jean Piaget. (...). Cette découverte et les perspectives nouvelles qu’offre ce mouvement éducatif séduisent Louis Raillon qui vient ainsi de trouver un sens à son engagement. (...).

A la Libération

En octobre 1944, après avoir obtenu sa licence ès lettres, Louis décide de suivre la délégation des CV à Paris. (...). Les prêtres de la rue de Fleurus, connus pour leurs ouvertures d’esprit, intéressaient les jeunes chrétiens alors travaillés par la question sociale dans la France de l’après la guerre. C’est à cette époque que Louis Raillon dont le nom connaît déjà une certaine audience dans le milieu des CV, commence à écrire dans des revues telles que L’Union, Educateurs-Educatrices et Ecole et Vie. (...). Dans le même temps, il suit de nombreux cours de pédagogie et de psychologie de l’enfant (...). Cette proximité avec ces penseurs de l’éducation le renforce dans le bien-fondé de son orientation. A l’Union des oeuvres, il fait alors partie de toutes les commissions. (...). En 1944, il suit souvent accompagné de madeleine Maysonnave, sa future épouse , les cours au programme du certificat de « psychologie de l’enfant et de pédagogie » qu’il obtient l’année suivante . Ainsi, apprécié à sa valeur dans son milieu professionnel et finalement très demandé, Louis a juste vingt trois ans, quand les éditions Fleurus lui offrent le poste de rédacteur en chef de la revue Educateurs dirigée par Jean Pihan.

Réunir un « Front commun d’éducateurs »

« Revue des problèmes de l’enfance » comme le stipule le sous titre de cette revue, « Educateurs était le résultat d’une volonté de fédérer tous les éducateurs autour de l’enfant. (...). Tirant en moyenne à 3000 exemplaires, Educateurs défend un esprit d’ouverture à l’image de ses collaborateurs dont les différents éclairages liés à leurs champs d’interventions respectifs enrichissent davantage la réflexion qu’elle ne les opposent. Louis s’y fait notamment remarquer dans le cadre de numéros thématiques où il prône de nouvelles orientations éducatives sous le signe du personnalisme qui vont à l’encontre des pratiques en usage dans l’enseignement catholique. Dans un article de 1951 sur Les chrétiens et la réforme de l’enseignement , il va jusqu’à écrire qu’il est dommage que les catholiques n’utilisent pas leur liberté pour faire de la bonne pédagogie. Les critiques de certains prêtres conservateurs ne se font pas attendre et une polémique naît autour de cette forme de contestation de l’école confessionnelle dont il devient, malgré lui, l’un des principaux représentants. Parallèlement aux réflexions qu’il livre aux lecteurs d’Educateurs, Louis collabore également à Témoignage Chrétien dont il apprécie le slogan « Vérité et justice quoiqu’il en coûte », à Votre Enfant , et plus sporadiquement à Esprit , La Voix des parents et à L’Education nationale.

Un précieux collaborateur

En 1952, son premier ouvrage "Education de plein vent" édité dans la collection « Notre Monde », dirigée par Gabriel Venaissin, pose sous une forme ramassée les principaux problèmes pédagogiques de son temps en même temps qu’il achève d’établir sa réputation dans les milieux éducatifs. Devenu une figure appréciée des éducateurs enclins au renouvellement des méthodes d’éducation, il est contacté en 1954 par le dominicain François Chatelain qui lui demande de le remplacer ex abrupto dans le cadre du cours de pédagogie qu’il dispense à l’Institut catholique de Paris. Malgré la candidature qu’il dépose à la rentrée suivante sur les conseils du Doyen de la Faculté de Philosophie afin de reprendre ce cours, celle-ci fut refusée (...). Le père Chatelain dont l’état de santé se détériore et qui voit probablement en ce jeune militant un allié pour le mouvement de "l’Ecole Nouvelle Française", le présente à Roger Cousinet qui en plus de l’accueillir au sein du conseil d’administration en 1955, ne manque pas de lui témoigner régulièrement son estime dans le cadre de sa revue . A cette même époque, les responsables de la rue de Fleurus décide de réorganiser l’Union française des colonies de vacances (U.F.C.V.) et nomme, en 1957, Louis Raillon délégué puis directeur pédagogique. A ce titre, il participe au recrutement et à la formation des instructeurs et dirige de nombreux stages tant à l’Institut d’éducation populaire de Marly que dans toute la France. Chargé des relations extérieures de l’U.F.C.V. par le Ministère de la Jeunesse et des Sports, il entre également en relation avec de nombreuses autres organisations de jeunesse. Sur l’initiative de Lucien Trichaud des Maisons des Jeunes et de la Culture, il fonde avec cinq autres dirigeants de Jeunesse, le Fonds de coopération de la Jeunesse et de l’éducation populaire (F.O.N.J.E.P.) en 1964. Mais force est d’admettre, à son grand regret, que l’entreprise de rénovation de l’U.F.C.V. qui lui demande beaucoup d’énergie et pour laquelle il rédige un manuel à l’égard des moniteurs ne prend pas. Sa déception est d’autant plus grande qu’elle est accompagnée par la fin d’Educateurs dont les frais d’impression et d’exploitation dépassant ceux liés aux recettes constitués par un nombre insuffisant d’abonnés, contraint son directeur à en cesser la publication . Toujours en 1964, alors qu’il accepte, non sans quelques hésitations, de reprendre la direction des Cahiers de l’Enfance alors en grande difficulté , Louis doit à l’amitié de Jean Védrine qui partage ses idées, sa nomination de « Chef des services pédagogiques et Socio-Culturels de la Fédération des Parents d’Elèves de l’Enseignement Public (P.E.E.P.) » . Louis y travaille notamment autour d’un programme d’étude qui souhaite faire participer davantage les parents à la directions des écoles. Mais, un événement bien plus déterminant va avoir lieu en cet été 1964.

Quand Cousinet rencontre Raillon... histoire d’une collaboration

En effet, c’est à l’occasion du stage annuel des cadres des charbonnages de France à Bergoide (Auvergne), auquel assistent Louis Raillon et Roger Cousinet, que M. Hasson, directeur de la formation, va les inciter à réunir leurs efforts autour d’un projet commun . Née de la fusion des Cahiers de l’Enfance et de l’Ecole nouvelle française, la revue "Education et développement", consacrée à la défense de l’Education nouvelle, ouvre ses colonnes à « l’information pédagogique la plus large, dans le souci d’être, pour ses lecteurs, un moyen de documentation ouvert sur l’expérience et l’actualité » . Dans cette optique, la revue consacre des numéros aux pionniers de l’Education nouvelle (Maria Montessori, Ovide Decroly, etc.), publie des monographies d’écoles nouvelles (La Source, Antony, etc.), de nombreux articles sur l’éducation à l’étranger (Allemagne de l’Est, Québec, etc.), des chroniques de Jean Jousselin (Education et Liberté), de Jean Oury et d’Aïda Vasquez (pédagogie institutionnelle) ; des numéros spéciaux sur les enfants de travailleurs migrants, sur les chantiers de Jeunesse, sur l’évolution des jeunes dans les lycées ; fait découvrir pour la première fois en France, l’éducateur polonais Korcjzak, etc. Très sollicité par ses multiples fonctions, Louis passe trois mois au Québec, en 1966, comme « Professeur invité » par la Commission des Ecoles catholiques de Montréal (C.E.C.M.) qui souhaite, à la suite de son passage, implanter l’Education nouvelle dans ses établissements.

En 1967, fort de son expérience et de ses réflexions sur les problèmes de l’éducation des adolescents, il publie, "L’Argent, problème d’éducation" qui sera traduit en trois langues. L’année suivante, il est nommé directeur des programmes et de l’action culturelle à l’Office Franco-Québecois pour la jeunesse. Poste qu’il occupera jusqu’en 1980. Durant cette période, il n’a de cesse d’interroger la pertinence des réformes et autres mesures prises par le ministère de l’Education nationale . A la suite du décès de Roger Cousinet en 1973, Louis décide de poursuivre "Education et développement : malgré les difficultés de plus en plus nombreuses qui frappent alors le monde de l’édition. (...). Cette revue dont il faut souligner l’aide précieuse apportée par Madeleine Raillon tout au long de ses 88 numéros dura jusqu’en 1980, date à laquelle Louis Raillon pris sa pré-retraite .

Comment tourner la page... après seize ans de militantisme

Après seize années à la tête de cette revue et un court passage à la présidence de l’Association Montessori de France où il remplace le Dr André Berge, Louis Raillon publie un essai de pédagogie fondamentale intitulé "L’enseignement ou la contre éducation" où il défend l’idée selon laquelle la question des réformes de l’enseignement en France est de la responsabilité de chaque citoyen. Ce livre écrit sur la lancée d’ "Education et Développement" est le « fruit d’une expérience très riche et d’une culture pédagogique approfondie (au service) de tout un programme d’actions et de recherches soutenant la volonté de démocratiser l’enseignement » souligne André de Péretti dans sa préface. La seconde moitié des années quatre vingt, Louis la consacre à l’étude biographique de son ancien collaborateur. S’appuyant sur des archives mais aussi sur les témoignages de personnes qui l’ont connues, Louis revisitera l’itinéraire et l’œuvre considérable de ce pionnier de l’Education nouvelle en publiant, en 1990, "Roger Cousinet, Une pédagogie de la liberté".

Louis dont l’esprit critique reste en alerte ne manquera pas lorsqu’il en aura l’occasion de fustiger, à nouveau, l’organisation administrative de l’Education nationale qui empêche, selon lui, toute rénovation pédagogique . Témoin d’une histoire auquel il a participé , il s’engage, au cours des années 90, dans diverses initiatives célébrant cette « Education nouvelle ». Il se rend ainsi à Genève, en 1992, afin d’assister au colloque international des Archives de l’Institut Jean-Jacques Rousseau. En 1997, il interroge les liens entre Célestin Freinet et Roger Cousinet en étudiant leurs différences mais aussi et surtout en quoi ces militants se retrouvent lorsqu’il s’agit de pédagogie . L’année suivante, en même temps qu’il revient sur ces années durant lesquelles il dirigea "Education et développement", il collabore au numéro thématique de la revue "Les Etudes Sociales" consacré à l’Ecole des Roches en y publiant deux articles . Entre temps, en 1993, il avait publié avec sa femme, un ouvrage sur un membre de sa famille Jean Cassaigne, la lèpre et Dieu où il revenait sur l’itinéraire de ce prêtre missionnaire dont il tenait à honorer la mémoire. Quant à sa dernière contribution à l’histoire du mouvement l’Education nouvelle, elle fut de s’interroger sur la place que la société contemporaine pouvait désormais accorder à cet héritage éducatif et pédagogique. Les éléments de réponse qu’il proposa dans cet article en 2004 firent apparaître une certaine amertume à travers l’extinction des passions, l’oubli, l’indifférence puis l’ignorance de cette éducation nouvelle qui ont désormais gagné les associations pédagogiques et les universités .

Laurent GUTIERREZ