02. L’Ecole nouvelle.

 

En 1877, une réunion de professeurs, d’instituteurs et de travailleurs sous la direction de G. Francolin publie une « Revue de l’éducation intégrale : scientifique, industrielle, artistique et de la réforme pédagogique ». Son ambition est de « réunir les faits de la Science pédagogique, les discuter, en déduire des lois, (et) en propager les principes ». Dans cette optique, les auteurs de ce périodique mensuel ont pour ambition de :

1° Faire intervenir dans toutes les questions d’éducation et d’enseignement les méthodes modernes d’observation et de contrôle ;
2° Prendre la double série des sciences fondamentales et appliquées, comme base d’un enseignement intégral ;
3° Préparer, par une critique impartiale, la réforme complète des livres et des méthodes, des examens et des programmes ;
4° Faire en France et à l’étranger une enquête sérieuse sur les améliorations à introduire dans la situation des maîtres de l’enfance ».

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Les fondateurs de cette revue qui appartiennent à aucun autre partie que celui de la justice, de la science et du travail, souhaitent « seconder le mouvement pédagogique qui se manifeste dans tous les pays pour rendre l’éducation moderne capable de préparer une société nouvelle ». Ces derniers constatent, en effet, qu’à cette époque « presque partout (...), l’éducation scientifique et industrielle du peuple est incomplète ». Alors que l’éducation des femmes est encore à créer, l’indépendance et l’avenir des maîtres laïques sont, quant à eux, livrés « à des influences non pédagogiques et leur situation et leurs traitements non équivalents à leurs travail et à leurs service ». Leur rôle, enfin, est insuffisamment apprécié des familles, du public et des autorités.

En France, écrivent-ils, l’enseignement laïc est divisé en deux grandes branches. « D’un côté, l’enseignement officiel, instituteurs communaux, professeurs communaux, professeurs de lycées, fortement hiérarchisés sous une armée d’inspecteurs, fidèles à la tradition, très désireux de bien faire, mais timides, parce que : Chat échafaudé craint l’eau froide, n’ayant de par l’organisation et les programmes, que peu d’occasion de donner carrière à leur initiative, et, par suite, n’acceptant les nouveautés qu’avec beaucoup, sinon trop de réserve. D’un autre côté, les travailleurs, les publicistes, les penseurs, les disciples des grands réformateurs modernes, ont lancé dans les esprits des aspirations généreuses, excellentes parfois d’intention, mais qui restent incomplètes et vagues parce qu’elles n’ont pas été sanctionnées par l’expérience et passées au creuset de la discussion scientifique ; cette portion du public cherche volontiers les perfectionnement des méthodes et de la discipline dans les nouvelles écoles laïques libres et dans les écoles professionnelles fondées sur la liberté de conscience ».

Les articles de cette revue sont d’une grande richesse car elle nous informe à maintes reprises sur les divers aspects de la réflexion éducative et pédagogique de l’époque ainsi que sur des propositions émises par certains partisans de la réforme scolaire dont les idées ne sont pas sans rappeler celles de certains partisans du mouvement de l’Education nouvelle au début du 20ème siècle. Pour illustrations, indiquons quelques extraits d’articles publiés par cette revue :

« (...), jusqu’à présent, l’Education a toujours été traitée comme œuvre de morale, de littérature, de politique, bien plus que comme œuvre de science. Le petit nombre d’ouvrages estimables qui existent sur la matière ne servent même pas à la formation des maîtres : les travaux, les observations antérieures sont lettres closes pour la plupart de ceux-ci. Il n’y a pas d’apprentissage pédagogique, théorique ni pratique, pas de chaire de pédagogie à l’Ecole normale secondaire, à la Sorbonne, au Collège de France, pas d’épreuve pédagogique à l’agrégation ou aux brevets spéciaux. Les faits de psychologie comparée, de culture comparée des divers êtres vivants n’ont été n recueillis ni discutés ; le développement de l’homme en ses jeunes années n’a été que mal observé. On renvoie cette étude si importante aux nourrices, alors que ce ne serait pas trop des savants les plus ingénieux. Taine vient d’essayer d’étudier le développement du langage ; il faudrait cent mille observations, mille recueils de faits semblables ; nous voudrions contribuer à les former. (...) ».
ETIENNE H. La science de l’éducation, L’Ecole nouvelle, n°2, février 1878.

« Dictionnaire de la science de l’éducation ou encyclopédie pédagogique. Sous ce titre, nous nous proposons de publier, par ordre alphabétique, un résumé de tous les faits relatifs à l’éducation : lois de la science, observations et expériences pédagogiques, principes de l’instruction privée et publique, examen des méthodes, livres, appareils, etc. ; législation et organisation de l’instruction élémentaire, secondaire, supérieure et spéciale, histoire de l’éducation, lois, arrêtés, circulaires, relatifs à l’éducation en tous pays, géographie et statistiques des établissements scolaires, biographie des éducateurs et réformateurs, bibliographie pédagogique, française ou étrangère. Un dictionnaire scientifique n’a-t-il de raison d’être que lorsque la science à laquelle il se rapporte est fondée, et ne peut-il servir à la constitution même de la science, en résumant soit ce que l’on trouve épars dans les livres, soit ce qu’on ne connaît pas bien dans les faits ? C’est parce que tous ont déjà senti l’utilité d’un tel travail que depuis longtemps nous en avons réuni les éléments. C’est une œuvre nouvelle en France. L’Allemagne a les encyclopédies d’Hergang, de Woerlein et une foule de Traités complets. En France, aucun travail spécial n’a été consacré à l’éducation parmi les nombreux dictionnaires qui existent, et, dans ceux-ci même, la partie pédagogique n’existe pas ou si restreinte ! Nous ne nous dissimulons pas les difficultés de cette tentative. Les collaborateurs français et étrangers qui nous seconderont, nous aideront à mener l’œuvre à bonne fin ».
G.F. Dictionnaire de la science de l’éducation ou encyclopédie pédagogique, L’Ecole nouvelle, n°2, février 1878.

« Nous sommes tellement saturés d’éducation superficielle, que nous acceptons sans les examiner les mots les plus vagues et les plus faux de l’ancienne philosophie. On entend souvent aujourd’hui parler de méthode naturelle d’enseignement conforme à la nature. C’est une dénomination très mauvaise, car elle est trop vague ; elle date du dix-huitième siècle, et surtout de Jean-Jacques Rousseau, qui y attachait un sens spécial. Le progrès des sciences en a fait justice. Le mot nature, dont on abuse si souvent, ne veut rien dire. « La nature veut ceci ; la nature veut cela » disent les faux savants, qui oublient que la nature n’est rien, rien qu’un mot général, choisi pour désigner un ensemble de choses fort disparates. Enseigner conformément à la nature, c’est, selon les uns, suivre la méthode maternelle, autre expression non moins inexacte, car les mères n’ont point de méthode, beaucoup élèvent fort mal les enfants, et comme on ne veut parler que de celles qui éduquent bien, il faut exprimer pourquoi elles éduquent bien. C’est donc en examinant ce pourquoi qu’on formulera la vraie méthode, qui n’est pas plus maternelle que paternelle ou magistrale. (...) ».
Auteur non mentionné La méthode naturelle : Robin et Spencer, L’Ecole nouvelle, n°6, juin 1878, p.3-4.

« Il faut bien avouer que depuis l’ouverture de l’exposition, l’école nouvelle n’a guère répondu à son titre ; au lieu de nous occuper de la réforme de l’éducation, nous avons été entraînés à chercher du nouveau dans les expositions, les congrès, les conférences, les relations avec des pédagogues français et étrangers, et nous en sommes revenus avec une maigre moisson. Ces occupations, absorbantes et peu fructueuses, ont été celles de la plupart de nos lecteurs et de nos collaborateurs. Aussi, en raison de l’époque avancée de l’année, avons-nous décidé de retarder, jusqu’à la rentrée, la publication de notre partie pratique et de nos livres d’études. A cette époque, d’ailleurs, les pillards d’idées auront vidé le fond de leur sac devant le public. On connaîtra leur programme et leur nec plus ultra ; ils ne pourront plus démarquer les méthodes des autres pour s’en emparer ; ce sera le vrai moment pour les inventeurs de reparaître, puisque malheureusement, dans le monde pédagogique, la piraterie s’exerce impunément au grand jour. (...) ».
Auteur non mentionné L’exposition pédagogique, L’Ecole nouvelle, n°6, juin 1878, p.4-5.

« Existe-t-il réellement une éducation nouvelle ? Nous sommes-nous jusqu’ici complètement trompés sur les conditions de l’éducation ? N’y a-t-il rien de bon dans notre passé pédagogique ? Et, si oui, quels sont les éléments de la réforme radicale qu’il faut accomplir ? A-t-on tout dit lorsqu’on a dit qu’il fallait que l’éducation nouvelle fut scientifique dans sa méthode et dans son but, qu’elle procédât par l’expérience et l’observation, qu’elle fût complète pour tous, encyclopédique au point de vue du développement des facultés ? Non, ce sont là des moyens, ce sont là des fondements nécessaires de l’éducation nouvelle, mais ce ne sont là que quelques uns des caractères qui différencient cette éducation de l’éducation actuelle. (...) ».
ETIENNE H. La liberté et l’autorité dans l’éducation nouvelle, L’Ecole nouvelle, n°10, octobre 1878.

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En 1881, cette revue toujours sous la direction de G. Francolin, Directeur de la Réforme politique et littéraire, changera son titre pour devenir L’Ecole nouvelle et la réforme pédagogique - Revue de l’éducation intégrale scientifique, industrielle et artistique, avant de devenir au milieu de années 1880, L’Ecole nouvelle - Revue de l’éducation intégrale scientifique, industrielle et artistique publiée par le syndicat des membres de l’enseignement.

Laurent GUTIERREZ

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Si vous avez été amené à croiser cette revue au cours de vos recherches ou si vous possédez des informations complémentaires sur les auteurs de celle-ci, n’hésitez pas à nous les faire parvenir afin de les soumettre au plus grand nombre. Si ces travaux ont déjà donné lieu à une ou plusieurs publications, nous serions heureux de pouvoir les indiquer à la suite de cette présentation.

Pour plus de renseignements sur les périodiques relatifs à l’éducation en général, nous vous invitons à consulter l’ouvrage de P. CASPARD-KARYDIS et A.CHAMBON La presse d’éducation et d’enseignement XVIIIè siècle - 1940 (Répertoire analytique établi sous la direction de Pierre Caspard), Tome III : K-R, Editions CNRS, 1994.
L.G.